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Contrairement à une croyance largement répandue dans l’écosystème Web3, tous les projets blockchain n’ont pas vocation à émettre leur propre token. La nécessité d’un token dépend de la nature du projet, de ses objectifs, de ses contraintes et du rôle qu’il est amené à jouer au sein du système.

C’est pourquoi l’une des premières questions à se poser lors de la conception d’un projet blockchain est de savoir si un token est réellement nécessaire.

Un bon point de départ consiste à distinguer un projet blockchain d’un projet tokenisé.

Un projet blockchain peut s’appuyer sur une infrastructure blockchain, des smart contracts ou des portefeuilles (wallets) pour fournir son produit ou son service, sans avoir besoin d’émettre son propre token. À l’inverse, un projet tokenisé repose sur un token comme composant central de son architecture économique ou opérationnelle.

Autrement dit, construire dans le Web3 ne justifie pas automatiquement la création d’un token. Dans certains cas, le lancement d’un token peut même nuire au projet lorsqu’il est mal conçu ou tout simplement inutile, en ajoutant davantage de complexité que de valeur.

L’histoire du Web3 regorge d’exemples de projets ayant fragilisé leur crédibilité, leur réputation ou leur viabilité à long terme à la suite d’un lancement de token mal justifié ou d’un modèle de tokenomics incohérent. Un token dépourvu d’une utilité clairement définie peut favoriser la spéculation sans créer de véritable valeur, attirer des acteurs opportunistes à court terme et, finalement, compromettre la pérennité de l’écosystème.

Pour cette raison, un projet ne devrait jamais commencer par se demander : « Comment lancer un token ? », mais plutôt : « Pourquoi notre projet a-t-il besoin d’un token ? »

La véritable question devient alors : Qu’est-ce que le token permet d’accomplir qui ne pourrait pas être réalisé, ou pas aussi efficacement, sans lui ?

Quand un projet blockchain a-t-il réellement besoin d’un token ?

De solides tokenomics émergent lorsque le token constitue un moyen au service d’une finalité. Cette finalité peut être la participation, la coordination, la sécurité, les échanges ou encore la propriété au sein de l’écosystème.

À l’inverse, des tokenomics faibles apparaissent lorsque le token devient lui-même l’objectif principal, déconnecté du produit sous-jacent et de la valeur qu’il apporte aux utilisateurs.

Bien que chaque projet soit unique, la justification de l’émission d’un token repose généralement sur trois grandes catégories.

Décentralisation, sécurité du réseau et coordination des incitations

Certains protocoles nécessitent un token parce qu’il joue un rôle central dans l’alignement des incitations entre les participants et dans la sécurité du réseau.

Les réseaux décentralisés reposent sur des acteurs distribués qui apportent des ressources telles que de la puissance de calcul, de la capacité de stockage, de la liquidité, de la validation ou encore des données. Ces participants ne se connaissent généralement pas et n’ont aucune raison préalable de se faire confiance.

Le token permet de coordonner ces acteurs indépendants en récompensant les comportements bénéfiques, en encourageant la participation et en sanctionnant les comportements nuisibles grâce à des mécanismes comme le staking ou le slashing.

Cette logique est particulièrement pertinente dans :

  • les mécanismes de consensus ;
  • les réseaux de validateurs ou de mineurs ;
  • les protocoles d’infrastructure décentralisée ;
  • les réseaux distribués de calcul ou de stockage ;
  • les protocoles ouverts à une participation mondiale sans autorisation préalable (permissionless).

Dans ces environnements, le réseau ne disposerait pas de l’architecture d’incitations nécessaire pour coordonner des acteurs indépendants sans l’existence d’un token.

Le token devient ainsi un élément essentiel de la structure de sécurité et d’incitation qui permet au réseau de fonctionner sans autorité centrale, tout en garantissant une participation ouverte, où chacun peut rejoindre, contribuer ou quitter le réseau sans avoir besoin de l’autorisation d’un tiers.

Souveraineté économique

Un projet peut également décider d’émettre un token afin de maîtriser son propre système économique.

Dans ce cas, le token constitue une brique économique fondamentale permettant à l’écosystème de définir ses frais, ses récompenses, ses règles d’accès et ses flux de valeur. En utilisant son propre actif plutôt qu’une monnaie externe, le projet peut concevoir des mécanismes d’incitation parfaitement alignés avec la dynamique interne de son écosystème.

Cette approche lui permet de définir sa propre architecture économique et de coordonner les intérêts des participants autour du développement à long terme du projet.

Cependant, la souveraineté économique ne constitue pas, à elle seule, une justification suffisante. Même lorsqu’un projet contrôle son propre token, il doit encore démontrer pourquoi les utilisateurs auraient intérêt à le détenir, l’utiliser ou le verrouiller (lock).

Représentation des actifs, des droits et de l’identité

Dans certains cas, les tokens existent parce qu’ils représentent une propriété, des droits ou des informations qui doivent être enregistrés sur la blockchain (on-chain).

C’est notamment le cas pour :

  • les NFT ;
  • les actifs du monde réel tokenisés (Real-World Assets ou RWA) ;
  • les identifiants et certificats numériques ;
  • les systèmes d’identité numérique ;
  • les instruments financiers tokenisés ;
  • les droits de gouvernance.

Dans ces contextes, le token constitue une représentation programmable d’un droit ou d’un actif. Il permet de transférer, de vérifier et de gérer des actifs ou des données directement via l’infrastructure blockchain.

Cependant, ces trois fondements ne s’appliquent pas de manière uniforme à tous les projets. De nombreuses initiatives blockchain ne sont en réalité que des entreprises qui utilisent une infrastructure blockchain. Dans ces cas, l’émission d’un token doit être justifiée par la valeur concrète qu’il apporte au modèle économique.

Le test de substitution

Une solide thèse d’investissement autour d’un token commence par une explication claire de la raison pour laquelle celui-ci doit exister. L’un des moyens les plus utiles pour évaluer cette nécessité est ce que l’on peut appeler le test de substitution.

Ce test consiste à se demander si le rôle du token pourrait être rempli par un autre actif ou un autre mécanisme, sans dégrader significativement le produit.

Par exemple, la même fonction pourrait être assurée par :

  • des stablecoins comme l’USDC ;
  • une cryptomonnaie existante comme l’ETH ;
  • des paiements en monnaie fiduciaire (fiat) ;
  • des programmes de fidélité ;
  • des systèmes de réputation ;
  • des parts de capital (equity) ;
  • un modèle classique d’abonnement.

Si les utilisateurs seraient tout aussi satisfaits d’utiliser le produit sans le token, alors la justification de son émission devient nettement plus faible.

Dans une telle situation, lancer un token risque d’ajouter de la complexité, de la spéculation et des risques opérationnels, sans apporter d’amélioration significative au produit. Si le token peut être facilement remplacé par un autre actif ou un autre mécanisme, il est peu probable qu’il génère une demande forte et durable.

Le test de substitution permet ainsi d’éviter l’une des erreurs les plus fréquentes dans le Web3 : lancer un token simplement parce que le marché l’attend, plutôt que parce qu’il est réellement nécessaire.

Les risques de lancer un token trop tôt ou pour de mauvaises raisons

Le lancement d’un token n’est jamais une décision neutre. Il expose le projet à plusieurs catégories de risques qui n’existeraient pas nécessairement autrement.

Premièrement, il élargit la surface d’attaque technique du système en introduisant des smart contracts supplémentaires, des intégrations complexes ainsi que des risques de manipulation des marchés.

Deuxièmement, il accroît la complexité du produit. La volatilité du token, des interactions plus techniques avec les wallets et les outils crypto, ainsi que des mécanismes d’incitation parfois mal conçus peuvent favoriser des comportements opportunistes, tels que la recherche de profits à court terme ou le reward farming.

Troisièmement, un token peut engendrer des distorsions économiques. Si les détenteurs du token peuvent extraire de la valeur sans contribuer au développement de l’écosystème, l’économie du token risque de devenir extractive plutôt que productive. Cette situation crée un désalignement entre les intérêts des utilisateurs et ceux des détenteurs du token, permettant aux spéculateurs de court terme de capter de la valeur au détriment des utilisateurs réels, ce qui peut, à terme, décourager ces derniers et freiner le développement du projet.

Quatrièmement, obliger les utilisateurs à acquérir un token volatil simplement pour accéder à un produit peut constituer une barrière importante à l’entrée, en particulier pour les personnes peu familières avec les cryptomonnaies. Cette exigence ajoute des frictions inutiles en complexifiant l’onboarding et en imposant la compréhension des wallets et des outils crypto avant même de pouvoir utiliser le produit, ce qui ralentit son adoption.

Cinquièmement, l’émission d’un token peut entraîner une exposition réglementaire significative dans de nombreuses juridictions. Selon les cas, le projet peut être confronté au droit des valeurs mobilières (securities laws), à diverses obligations de conformité (compliance) ainsi qu’à des conséquences fiscales, générant souvent des coûts juridiques et opérationnels importants.

Enfin, le lancement d’un token présente souvent un fort effet de cliquet (ratchet effect) : une fois le token émis et distribué sur le marché, il devient extrêmement difficile de revenir en arrière sans porter atteinte à la crédibilité du projet et à la pérennité de son écosystème. Par exemple, si le token apparaît inutile ou mal conçu, le marché peut y voir une tentative d’extraire de la valeur des utilisateurs plutôt qu’un moyen de renforcer le système. Une telle perception peut rapidement éroder la confiance des utilisateurs, des investisseurs et de l’ensemble de la communauté.

Pour toutes ces raisons, lancer un token prématurément ou sans justification solide peut créer des risques structurels importants pour le projet.

Exemples concrets

Bitcoin : l’exemple d’un token structurellement indispensable

Comme nous l’avons expliqué précédemment, certains protocoles nécessitent un token parce qu’il joue un rôle central dans la décentralisation, la coordination des incitations et la sécurité du réseau. Bitcoin constitue l’une des illustrations les plus évidentes de ce principe.

En effet, Bitcoin est un réseau décentralisé conçu pour permettre le transfert de valeur de pair à pair (peer-to-peer) sans recourir à un intermédiaire central. Son modèle de sécurité repose sur le mécanisme de Proof of Work (preuve de travail), dans lequel les mineurs mettent à disposition leur puissance de calcul pour valider les transactions et sécuriser le réseau.

Dans ce système, le BTC remplit plusieurs fonctions essentielles qui ne peuvent être facilement remplacées.

  • Premièrement, il constitue le mécanisme d’incitation qui récompense les mineurs au moyen des récompenses de bloc (block rewards) et des frais de transaction. Ces récompenses encouragent les participants à fournir de la puissance de calcul et à maintenir la sécurité du réseau. Elles illustrent directement le principe de coordination des incitations entre des acteurs indépendants.
  • Deuxièmement, le BTC est l’unité de compte et de règlement native du protocole. Les transactions ainsi que les frais sont libellés en BTC, ce qui en fait un élément fondamental de l’architecture économique du système.
  • Troisièmement, le BTC garantit que la sécurité du réseau demeure endogène au protocole. Les mineurs étant rémunérés dans l’actif natif du système, la sécurité du réseau ne dépend ni de mécanismes de paiement externes ni d’intermédiaires centralisés.

Du point de vue du test de substitution, remplacer le BTC par un autre actif modifierait profondément le fonctionnement du système. Si les mineurs étaient rémunérés en monnaie fiduciaire ou via un mécanisme externe, le réseau dépendrait d’intermédiaires de confiance pour distribuer les récompenses, réintroduisant ainsi un point de centralisation.

Le BTC n’est donc pas simplement un actif associé à Bitcoin : il constitue un composant fondamental qui permet au réseau de fonctionner comme un système véritablement décentralisé.

Etherscan : l’exemple d’un produit blockchain qui ne nécessite pas de token

Etherscan illustre parfaitement qu’un produit blockchain peut créer de la valeur sans émettre son propre token. Il s’agit d’un explorateur de blockchain permettant aux utilisateurs de consulter les transactions, d’analyser les smart contracts, de suivre l’activité des portefeuilles et d’accéder aux données on-chain du réseau Ethereum.

La plateforme s’appuie sur l’infrastructure blockchain, mais son modèle économique et opérationnel ne nécessite pas l’émission d’un token. Les utilisateurs se contentent d’accéder aux données publiques de la blockchain et de les analyser ; le service ne repose ni sur un mécanisme de coordination des incitations ni sur un système de sécurité décentralisé.

Du point de vue du test de substitution, l’introduction d’un token natif n’apporterait aucune amélioration au produit. Etherscan est l’un des nombreux exemples montrant que certains services blockchain créent de la valeur en développant des outils autour de réseaux existants, plutôt qu’en concevant leurs propres tokenomics.

Questions essentielles avant de concevoir des tokenomics et de lancer un token

Avant de décider d’émettre un token, les fondateurs d’un projet ou les concepteurs de ses tokenomics devraient se poser une série de questions fondamentales :

  • Quel est le produit principal et quel problème résout-il ?
  • Le projet est-il intrinsèquement tokenisé ou s’agit-il simplement d’un produit qui utilise une infrastructure blockchain ?
  • Quels sont les flux de valeur actuels et futurs au sein de l’écosystème ?
  • Quels comportements le token est-il censé encourager ?
  • Le système nécessite-t-il son propre actif pour assurer la sécurité, la coordination des participants ou la décentralisation ?
  • Le même résultat pourrait-il être obtenu en utilisant des stablecoins, d’autres cryptomonnaies, des monnaies fiduciaires, des parts de capital, des programmes de fidélité, des abonnements ou des systèmes de réputation ?
  • Qu’est-ce que le token permet d’accomplir qui ne pourrait pas être réalisé, ou pas aussi efficacement, sans lui ?
  • Quelle utilité concrète le token apportera-t-il et qui en sera réellement demandeur ?
  • Cette demande sera-t-elle principalement liée à l’utilisation effective du produit ou essentiellement à la spéculation ?
  • Le token contribuera-t-il à renforcer la pérennité du projet et de son écosystème sur le long terme ?

A retenir

Tous les projets blockchain n’ont pas besoin d’un token. Un token ne devrait être introduit que lorsqu’il joue un rôle indispensable dans l’architecture économique ou opérationnelle du système.

Son émission se justifie généralement lorsqu’il permet d’assurer des fonctions qui ne pourraient pas être remplies aussi efficacement par d’autres mécanismes, notamment la sécurité décentralisée, la coordination des incitations ou la représentation on-chain d’actifs et de droits.

À l’inverse, lorsqu’un token ne remplit aucune fonction clairement définie ou qu’il peut être facilement remplacé par des actifs ou des mécanismes existants, il est peu probable qu’il génère une demande durable. Il risque alors d’introduire une complexité inutile, davantage de risques et une spéculation excessive.

Les tokenomics les plus solides sont celles dans lesquelles le token découle naturellement de la logique économique du projet, plutôt que d’être ajouté artificiellement comme une simple fonctionnalité.